L'IRC, ou comment une petite université finlandaise a inventé le chat en direct
Été 1988, en Finlande, un jeune informaticien bricole un programme pour faire discuter les membres d'un serveur local. Sans le savoir, il vient de poser les bases de tous les salons de discussion que nous connaissons.
Été 1988, à l'université d'Oulu
Tout commence dans le nord de la Finlande, à l'université d'Oulu. En 1988, un jeune informaticien, Jarkko Oikarinen, y administre un serveur et un forum local baptisé OuluBox. Les utilisateurs disposent déjà d'un petit programme pour discuter à plusieurs, mais il fonctionne mal.
Oikarinen décide d'en écrire un meilleur. Il s'inspire d'un système de discussion qui existe alors sur le réseau universitaire Bitnet, et met son programme en service à la fin du mois d'août 1988. Il l'appelle Internet Relay Chat : l'IRC est né. Son créateur lui-même n'a jamais su en retrouver le jour exact.
Du serveur local au monde entier
Le programme ne reste pas longtemps cantonné à Oulu. Des amis d'Oikarinen installent d'autres serveurs dans les universités finlandaises, reliés entre eux. En quelques mois, l'IRC traverse les frontières : au milieu de 1989, on compte déjà une quarantaine de serveurs dans le monde.
Le principe est simple et il n'a guère changé depuis :
- on se connecte à un serveur avec un pseudo (neuf caractères au maximum à l'origine) ;
- on rejoint des canaux, l'équivalent de nos salons, dont le nom commence par un
#; - on peut aussi échanger en tête-à-tête, en message privé.
1991 : quand le monde suit l'actualité sur l'IRC
L'IRC sort de l'anonymat en janvier 1991, pendant la guerre du Golfe. Des internautes relaient en direct les informations venues de la région, et le réseau atteint pour la première fois 300 utilisateurs connectés en même temps. Un chiffre minuscule aujourd'hui, une petite révolution à l'époque.
En août 1991, lors de la tentative de coup d'État en Union soviétique, des utilisateurs à Moscou décrivent sur l'IRC ce qu'ils voient, alors que les médias sont muselés. Bien avant les réseaux sociaux, le chat en direct montre qu'il peut faire circuler l'information là où elle est bloquée.
Des réseaux qui se séparent
En grandissant, l'IRC connaît ses premières querelles. En 1990, un serveur trop permissif laisse entrer des fauteurs de troubles ; les autres serveurs s'organisent sans lui et forment EFnet, le premier grand réseau.
D'autres scissions suivent, chacune avec sa philosophie :
- Undernet, créé en 1992, veut mettre fin aux prises de contrôle sauvages des canaux et introduit des services pour les protéger ;
- DALnet, né en 1994, va plus loin avec l'enregistrement des pseudos ;
- IRCnet regroupe une grande partie des serveurs européens.
Entre-temps, en mai 1993, Jarkko Oikarinen et Darren Reed publient la première description officielle du protocole. Elle sert encore de référence.
Les opérateurs, ancêtres de nos modérateurs
L'IRC a très vite affronté les problèmes que connaît tout lieu de discussion : messages répétés en rafale, insultes, intrus qui cherchent à prendre le contrôle d'un canal. Pour y faire face, il a donné naissance aux opérateurs de canal, reconnaissables au petit @ devant leur pseudo.
Ce sont eux qui peuvent expulser un perturbateur (le fameux kick) ou lui interdire l'accès (le ban). Tout un vocabulaire est né là, et beaucoup d'habitués des salons l'emploient encore sans en connaître l'origine. Leurs héritiers d'aujourd'hui ont gardé l'essentiel : un bon modérateur de salon est d'abord un animateur.
L'âge d'or, puis le déclin
Dans la seconde moitié des années 90, des logiciels comme mIRC, sous Windows, mettent l'IRC à la portée de tous. Les canaux se comptent par milliers : on s'y retrouve entre passionnés d'informatique, de jeux, de musique, ou simplement entre habitants d'une même région. En France, à la même époque, CaraMail fait découvrir la messagerie et le chat au grand public.
À partir du début des années 2000, la fréquentation recule, au profit des messageries instantanées puis des réseaux sociaux. Le réseau aurait perdu environ 60 % de ses utilisateurs depuis 2003. L'IRC n'a pourtant pas disparu : de nombreuses communautés, notamment autour des logiciels libres, s'y retrouvent toujours.
Ce que le chat d'aujourd'hui doit à l'IRC
Presque tout ce qui fait un chat en ligne vient de là, jusqu'au mot « chat », qu'il a largement popularisé :
- des salons thématiques, ouverts à tous ;
- un pseudo qui protège votre identité ;
- des conversations privées à côté des discussions de groupe ;
- des modérateurs pour que chacun s'y sente bien.
Les outils ont évolué. Aujourd'hui, on discute depuis son navigateur ou son téléphone, sans logiciel à installer, et l'on peut bloquer ou signaler un membre en un clic. Mais l'esprit reste celui d'Oulu : des inconnus qui se retrouvent dans un même salon pour parler, débattre ou rire ensemble.
D'autres épisodes de l'histoire du chat vous attendent dans la rubrique Culture web.